Le compte-rendu de notre colloque Santé sur l'addiction

« Ils sont addicts : je me soigne ? » : telle était la question posée le 20 novembre lors du grand colloque qu'a organisé à Montpellier notre commission Santé, présidée par Christophe Daubi&e


L’addiction, beaucoup de personnes sont concernées, mais elles ne le savent pas ! Elle n’englobe en effet pas seulement les drogues, l’alcool, le tabac... Mais tout ce que l’on surconsomme sans forcément en être physiquement dépendant : le smartphone, les réseaux sociaux, le sucre, les jeux vidéo et même le sexe. Surtout, les addictions ne concernent pas que les autres. Cette question fut au centre du grand colloque que la commission Santé du Cercle Mozart a organisé le 20 novembre dans le grand amphithéâtre de Montpellier Business School.  

« Ils sont addicts : je me soigne ? » : telle était la question posée. Présidée par Christophe Daubié, notre commission Santé avait pris soin d’ouvrir ce vaste sujet pour en faire le tour, en expliquant l’addiction au travers des époques, ses mécanismes, ses conséquences en entreprise, le cannabis thérapeutique, son traitement…

Chef du Département Addictologie au CHU de Montpellier, Hélène Donnadieu-Rigole retrace ainsi la façon dont l’addiction a été définie au fil des siècles. L’étymologie du mot a d’ailleurs de quoi surprendre. Sa racine vient du latin Ad Dicere, autrement dit la privation de dire. Le terme était donc employé pour désigner un débiteur qui, faute de pouvoir honorer sa dette, était adjugé à son créancier.

Par la suite, le mot fut utilisé, en vieux français, pour qualifier la contrainte par corps. Ce n’est que bien plus tard, et par extension, que l’addiction finît par qualifier la dépendance, non plus à un créancier, mais à des produits, des substances dont l’abus mettait dans cet état. Freud, pour sa part, parla d’ « assuétude », sans doute le mot le plus juste pour traduire cet état de dépendance. Mais, il ne prévalut pas. L’addiction est donc désormais le mot retenu pour décrire ce que notre colloque aborda sous l’angle d’une pathologie.  

Car il s’agit bien de cela. En 1960, le docteur Pierre Fouquet donna sa définition du malade alcoolique :selon lui, il s’agissait de « celui qui a perdu la liberté de s'abstenir de boire ».  Les années hippies arrivant par-dessus, l’addiction fut parée d’une notion de plaisir. Mais, depuis 2013, il est définitivement admis que l’addiction est d’abord et avant tout, une maladie sans notion de quantité consommée, caractérisée par une dépendance physique et/ou psychologique et des mécanismes de tolérance vis à vis d’un produit ou d’un comportement. 

L’addict ne peut pas s’émanciper de sa dépendance. « S’il dit qu’il arrête quand il veut, cela signifie qu’il n’arrête jamais », insiste Hélène Donnadieu-Rigole. « Mais est ce normal déjà de se poser cette question ? »

Mais, comment devient-on addict ? Vaste question. Tous les individus ont des dépendances naturelles, dit-elle : l’air qu’ils respirent, la sexualité, le lien social, l’amour, la nourriture… Ces dépendances mettent en tension des mécanismes d’auto-régulation : les stimuli naturels que sont l’enchaînement des sensations de désir, plaisir, apaisement et de manque. L’addiction, elle, prend possession de deux d’entre eux : le manque et l’apaisement, qui se traduisent par consommation / soulagement.

L’addiction est donc une maladie chronique. Le travail de l’addictologue consiste, en somme, à améliorer la qualité de vie des patients atteints. Selon elle, les produits les plus addictifs sont, dans l’ordre, le tabac, l’héroïne en injection et le crack. S’ajoute également l’alcool, dont la surconsommation a immédiatement pour conséquence d’augmenter considérablement la population d’addicts. À écouter Pascal Possoz, responsable du service d’Addictologie Clinipôle Montpellier, l’alcoolisme concerne en effet près de 10% de la population. Pourtant, cette addiction-là n’est pas systématiquement perçue comme une maladie. « Le mot alcoolique renvoie à une injure. Il relève de la morale. Du coup, ça ne peut pas être une maladie », regrette-t-il et d’exhorter la communauté médicale à casser les images associées à l’alcool : « Il faut en changer la représentation. »

Bien que l’alcool tue 50 000 personnes/an en France (80 000/an pour le tabac), l’alcoolisme n’est pas un mal associé à nos seules sociétés modernes : « Dans toute civilisation, il y a eu 10 % de personnes affectées par cette maladie », ajoute Pascal Possoz. Et l’alcoolisme présente un point commun avec toutes les autres addictions : les personnes atteintes sont dans le déni. C’est là une autre difficulté à surmonter, pour les aider à s’en sortir. Car – on le sait - les addictions ne s’expriment pas dans le seul cadre privé. 

Aucun métier n’est à l’abri. Une étude choc des pouvoirs publics, parue en mai 2018, le confirmait : en France, « 5% à 20% des travailleurs consomment des drogues ou de l’alcool ; 20% des salariés se dopent aux médicaments dans le cadre du travail et l’alcool est impliqué dans 10% à 20% des accidents du travail », rappelle Cyril Bernardet, médecin coordonnateur médical à l’Ametra, la médecine du travail. Dans ce tableau, toutefois, certains secteurs d’activité prédominent : les BTP, l’agriculture, les arts et spectacles, l’hôtellerie-restauration, les transports… 

Les causes de l’alcoolisme sont diverses : le stress, l’ambiance délétère, la souffrance physique en plus de la souffrance morale, mais parfois aussi le désir d’augmenter ses performances. Quelles que soient les causes, la responsabilité de l’employeur peut être engagée en cas de problème. Sur ce point, la loi est très claire. « L’employeur doit tout mettre en œuvre pour protéger la santé et la sécurité de ses salariés », martèle Cyril Bernardet. Des mesures doivent, de ce fait, être prises. «Les entreprises doivent s’occuper de savoir si leur règlement intérieur traite de l’alcool et des drogues. Il doit tout prévoir, et même en cas de refus du salarié de faire un éthylotest », ajoute Cyril Bernardet. Autant être prévenu.

Pendant le colloque, place fut ensuite faite pour une nouvelle intervention d’Hélène Donnadieu-Rigole qui traita, cette fois, des cannabis thérapeutiques. Vers le milieu du XIXe siècle, cette plante était vendue comme analgésique. Motif : le cannabis a de réelles vertus thérapeutiques grâce aux deux molécules qu’elle contient : le THC et le CBD qui, ensemble et à dose égale, apportent l’apaisement. Voilà pourquoi dans de nombreux pays, le cannabis médical est mis à disposition des malades pour les soulager, mais pas en France. « Partout, le cannabis thérapeutique est utilisé, sauf chez les Gaulois », désespère Hélène Donnadieu-Rigole. En fait, la France classe le cannabis dans les stupéfiants.  Point à la ligne. Fin novembre, quelques jours après le colloque, le Comité Éthique et Cancer est d’ailleurs venu épauler l'addictologue montpelliéraine, en estimant dans un de ses avis qu’il était contraire à l’éthique de ne pas permettre à une femme atteinte de cancer de disposer du cannabis qui la soulage de ses douleurs. 

Aux yeux d’Hélène Donnadieu-Rigole, cette rigidité des autorités françaises est incompréhensible. Car le cannabis thérapeutique ne soulage pas seulement les personnes atteintes de cancer, il aiderait aussi les personnes atteintes de sclérose en plaque… En outre, le cannabis thérapeutique pourrait être également utiles dans le traitement du syndrome de Gilles de la Tourette ou de la maladie de Parkinson.