Le Cercle Mozart reçoit Christophe Barbier

L'éditorialiste de BFMTV et ancien rédacteur en chef de l'Express a été invité à prendre la parole sur la crise institutionnelle consécutive au mouvement des Gilets Jaunes.


L'homme à l'écharpe rouge était l'invité d'honneur de notre repas mensuel du 15 février au Terminal#1 à Montpellier. Il n'a pas déçu. Loin s'en faut. Christophe Barbier sait communiquer et il met beaucoup d'ardeur dans ses démonstrations.

Quatre-vingts minutes, c'est le temps qu'il a consacré à analyser le mouvement des Gilets Jaunes et ses causes, réponses aux questions des membres du Cercle Mozart comprises. Il n'était pas là pour dire s'il était pour ou contre, mais pour le replacer dans un contexte plus large : celui d'une société française volcanique, qui ne se transforme jamais sans théâtralité. Les Gilets Jaunes sont dans cette tradition. Ils sont, en somme, l'illustration d'une passion bien française. "Avant de partager avec vous des sujets d’inquiétude, je vais essayer de me réjouir", dit-il en introduction, pour annoncer : "Notre pays aime la passionnément la politique". Et de résumer les 25 dernières années : "Le 15 février 1994, Alain Juppé est ministre des affaires étrangères ; le Rwanda est en guerre, la Bosnie aussi pour quelques mois encore. Nous avons le franc. L'équipe de France de foot n’est pas qualifiée à la coupe du monde aux États-Unis. Jacques Chirac va bientôt effectuer une remontée spectaculaire pour être élu Président de la République. S’en suivront les grèves de 1995. Alain Juppé est Premier ministre, puis il y aura la dissolution et cinq ans de cohabitation - un record - qui se termine par le 21 avril 2002 : un choc, un traumatisme, Alain Juppé a des ennuis judiciaires. Il arrête la politique. La rupture est incarnée par Nicolas Sarkozy. Viendront alors une crise économique majeure, l’attente du docteur miracle DSK et une parenthèse où paraît-il, François Hollande était Président de la République. Enfin, arrivent Macron, les Gilets Jaunes et la contestation du pouvoir."

Ces 25 dernières années passées au peigne fin, Christophe Barbier lâche alors : "Nous n’avons pas eu un instant d’ennui, ni de tranquillité. Nous sommes dans un pays qui ne cesse d’avoir plus d’imagination que ses commentateurs et ses élus. La France a la passion politique chevillée au corps. Ce qui donne régulièrement de la littérature. Mais seuls Victor Hugo et Alexandre Dumas savent se hisser à la hauteur du génie politique de ce peuple." Car d'autres personnages viennent à chaque fois compléter la dramaturgie française : ses "héroïnes complètement indispensables" . Christophe Barbier les énumère : Cécilia, Carla, Leonarda, Julie, Brigitte... 

Voilà pour le décor, avant que n'y surgissent les Gilets Jaunes, "un phénomène que personne n’aurait pu prédire il y a quatre mois". Christophe Barbier observe : "Ils affirment ou essayent de provoquer une révolution et ils s’affirment ou prétendent être le peuple. Mais ils ne sont pas tout le peuple, juste un morceau du peuple entré en ébullition."  Coïncidence ou logique de l'histoire. Emmanuel Macron voulait incarner la révolution, le changement. En Marche a fait tomber les deux piliers de la 5République : celui de la droite, jacobine, "libérale pendant les campagnes et étatiste une fois au pouvoir, avec une colonne vertébrale gaulliste et des alliés centristes", et le pilier de la gauche sociale-réformiste "qui a changé plus souvent d’alliés, passant des communistes aux écolos puis au radicaux".

Ainsi, pour lui, les Gilets Jaunes tentent de faire par le bas ce que Macron fait par le haut : "Ils essaient de compléter le dégagisme, de bousculer, de chasser les élites : les experts, les médias, les technocrates, tous ceux qui savent. Et ils ne veulent pas s’arrêter là : ils veulent tomber les piliers sociétaux, s’affirmer comme le pays réel, face au pays légal, qu’ils voient comme une sorte de pays virtuel qui n’est pas dans le concret de la vie. Ce qui est curieux, c’est que pour abattre ce pays virtuel, ils utilisent ce qui représente le virtuel : les réseaux sociaux, avec tout ce qui les accompagne comme les fake news."

La défiance et la contestation du système sont leur carburant. Christophe Barbier l'attribue à la fragilisation de notre démocratie représentative. "Elle est submergée par le haut, du fait de la mondialisation."  Mais notre démocratie est aussi en échec par le bas. "Quelques citoyens peuvent mettre à terre trente ans de délibérations, comme à Notre Dame des Landes", ajoute-t-il. 

 

Alors, que faire pour redonner vigueur à notre démocratie représentative et lever les inquiétudes ? Il entrevoit quelques solutions assez douces : agir sur le mode de scrutin, le vote blanc, les institutions, la décentralisation...  "66 millions de constitutionnalistes composent le pays. Ce que font les Français à longueur de temps : refaire l’équipe de France de foot ou de rugby et refaire la Constitution de la République." Il reprend la devise de la République : Liberté Égalité Fraternité. Et il commente : "En France, la liberté est totale, immense, proche de la perfection. L'égalité est loin d'être achevée (...) Enfin, la Fraternité : elle est fondamentale. Si les Gilets Jaunes continuent, c’est parce qu’ils ont trouvé une fraternité qu’ils n’avaient pas quand ils étaient chez eux ; s’ils ont passé le plus beau réveillon de leur vie autour d’un barbecue sur un rond-point, c’est parce qu’avant ils ne connaissaient que la solitude, la déstructuration familiale, le déclassement social. Chez les Gilets Jaunes, ils se sont faits de nouveaux amis. Le défi sera celui de leur passage au politique, de s’ouvrir à tous pour atteindre la vraie fraternité, sans violence." 

Et Christophe Barbier le dit tout net : "Pour réussir le défi de la Fraternité, il faudra réaliser le rêve de Françoise Giroud." Qui disait : "La République ne sera totale, complète et achevée que lorsqu'on pourra dire Liberté Égalité Sororité", c'est-à-dire la Fraternité plus la dimension féminine de protection et de vigilance qu'apportent les femmes, conclut Christophe Barbier.