Le Cercle Mozart reçoit le journaliste Edwy Plenel

Edwy Plenel, ce "ferment de désordre" comme il plaît à se décrire, était l'invité de notre dernier repas mensuel le 11 avril au domaine des Grands Chais à Mauguio.


Un journaliste indomptable au Cercle Mozart. Edwy Plenel, ce "ferment de désordre" comme il plaît à se décrire, était l'invité de notre dernier repas mensuel. Le 11 avril au domaine des Grands Chais à Mauguio, l'homme a pris la parole sur un sujet aussi passionnant que mobilisateur : les médias et le pouvoir. Il a d'ailleurs fait salle comble. Plus de 380 personnes s'étaient déplacées pour voir et entendre celui qui agace tant les politiques, et même parfois quelques-un(e)s de ses confrères et consœurs.
Il était tentant de se dire qu'il allait dépeindre les alcôves du pouvoir, les relations journalistes/politiques et, pourquoi pas, livrer quelques menues révélations sur les coulisses d'un système qu'il arpente sans relâche, jusqu'à ses derniers recoins.
Plenel peut agacer, il ne laisse jamais indifférent. Force est d'admettre que l'ancien trotskiste, dont la carrière a débuté à Rouge, l'hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire, a contribué à exhumer des épisodes parmi les moins glorieux de notre histoire contemporaine. Rigoureux et intransigeant, extrémiste dans son intégrité, le journaliste n'est-il pas celui par lequel ont pu éclater les affaires du Rainbow Warrior, Woerth- Bettencourt, Cahuzac, Aquilino Morelle, Sarkozy- Kadhafi et plus récemment Benalla ? Oh ! L'ancien révolutionnaire n'est pas tout rose. Il a, lui aussi, sa part d'ombre, que Pierre Péan et Philippe Cohen ont décrite dans une minutieuse enquête publiée sous le titre La Face cachée du Monde : du contre- pouvoir aux abus. Edwy Plenel démissionna, quelque temps plus tard, de la direction de la rédaction du quotidien.
Mais son départ fit le bonheur de la faculté de droit de Montpellier. Appelé par son ami Paul Alliès, il a enseigné au sein du Master II Métiers du journalisme, aux côtés de Jean-Marc Maillot, avant de créer Mediapart. Sacré rebond. En onze ans, le site d'information est devenu une référence en matière d'investigation. En 2018, sa société d'édition affichait un CA voisin de 14 M€. "Nous avons toujours été profitables", insiste Edwy Plenel, avant de glisser qu'une partie de son équipe informatique est installée à Montpellier.
L'information a donc toujours son public, prêt à payer pour avoir le droit de savoir. C'est de cela, dont il a beaucoup parlé. Le journalisme est, pour lui, une profession de foi. "Notre métier, ce n'est ni de faire plaisir ni de faire du tort, mais de porter la plume dans la plaie", dit-il en citant Albert Londres. Cette profession procède donc du droit d'informer, un des piliers de la démocratie, souligne-t-il : "Il ne peut pas y avoir de journalisme digne de ce nom dans un régime autoritaire, dans un régime totalitaire. Ce métier, avec ses compétences, est forcément un engagement démocratique car il naît de la démocratie."
À ses yeux, le journaliste doit porter à la connaissance de tous des faits d'intérêt public, qu'ils plaisent ou qu'ils déplaisent. Peu importe. "Il met les problèmes sur la table. Il oblige à les regarder." C'est la mission qu'il s'assigne. "J’ai fait de ce métier un engagement." Et cet engagement, il le met au service de la démocratie, un système sur lequel tant de gens portent aujourd'hui un regard fatigué ou lassé. Mais pas lui : "Nous pensons que la démocratie se résume à voter et choisir des représentants. C'est oublier la force de la promesse démocratique."
Il rappelle la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, celle de 1789, puis la suivante, celle de 1793. Et que disait-elle, celle-là, dans son article 7 ? "Elle énonçait trois droits fondamentaux : la liberté de se réunir, la liberté d'avoir une opinion et la liberté de s’informer. La liberté de la presse fait donc partie des droits fondamentaux de la démocratie" (1). Et d'ajouter : "Le droit de savoir est fondamental. Si je ne sais pas tout ce qui est fait en mon nom, par ceux qui gouvernent, qui administrent, je vais voter mais à l’aveugle, pour mon malheur. Ce droit de savoir n’est pas irresponsable : il rend compte."
Mediapart travaille ainsi. L'engagement n'est cependant pas de tout repos : "Depuis que nous existons, nous avons fait face à près de 200 procédures judiciaires. Nous n’en avons perdu que cinq sur la base de peccadilles justifiées par une erreur comme un droit de réponse publié un peu trop tard. Mais, rien sur le fond." Quand le titre est traîné devant les tribunaux, il plaide l’exception de vérité, autrement dit : ce qu'il a écrit est vrai. "Notre jurisprudence républicaine, dans sa sagesse, a créé l’exception de bonne foi qui permet de relaxer malgré la mise en cause."
Pour être acceptée par le juge, cette exception de bonne foi doit répondre à cinq conditions : la légitimité du but poursuivi, le sérieux de l’enquête (documents écrits, témoignages...), le respect du contradictoire (avec preuve que les mis en cause ou que leurs avocats ont été contactés dans un délai raisonnable pour pouvoir répondre), la modération dans l’expression et l'absence d’intérêt personnel.
Un vrai cours de droit sur la presse. Il en vient toutefois à ce qui excite le plus la curiosité, qui se résume en une question : comment fait Mediapart pour se procurer les infos et les preuves qui les valident ? Il prend l'exemple de l'affaire Woerth- Bettencourt. "Les enregistrements concernant Mme Bettencourt avaient été faits par le majordome dans son intimité qui voyait des gens profitaient de la vieille dame. Il met donc un dictaphone dans le salon où ont lieu les réunions. Il donne ces enregistrements à la police. Il sera jugé pour atteinte à la vie privée et Mediapart comme recéleur de cette atteinte. Nous avons tous été relaxés, lui car il a procédé à ces enregistrements par état de nécessité pour empêcher un délit. Nous, nous avons révélé des faits d’intérêt public : évasion fiscale, etc."
Puis il enchaîne sur l'affaire Benalla : "Les enregistrements d’Alexandre Benalla et Vincent Crase sont eux aussi d’intérêt public. Peu importe comment nous les avons eus, peu importe qui a permis que nous les ayons eus. Nous révélons ces faits. L’important est que ces enregistrements n’aient pas été trafiqués, qu’ils soient intègres."
Mais, personne n'en apprendra davantage sur les moyens mis en œuvre pour recueillir des informations et des éléments de preuve . "La question du secret des sources est essentielle. C’est à nous d’assumer la responsabilité de ce que nous publions. À nous de vérifier que ce qu’ils nous ont passé est vrai." Tout au plus, saura-t-on que les politiques peuvent être à l'origine d'une piste, quand ils sont dans l'opposition bien sûr. "Les sources ont parfois des motivations citoyennes, parfois partisanes, voire même quelquefois peu vertueuses. Notre rôle est d’abord de savoir quelle est leur motivation. Nous devons surtout vérifier car elles ne disent pas forcément la vérité et il faut plusieurs sources." Jamais, Mediapart ne paie pour obtenir une information
Plenel compare son titre à un Robin des Bois, plongé dans un marigot de connivences. "Faire surgir ces questions d’intérêt public, c’est toujours une bataille. Voyez comment nous devons défendre la légitimité de ce que nous publions face à une presse un peu plus installée, un journalisme un peu plus de gouvernement ou d’opinion !" Mais la révolution numérique est passée par là. "Les citoyens ont conquis la liberté de dire. Ils n’ont plus besoin des journalistes, pour se mobiliser. On le voit en France, mais aussi en Algérie. Certains ont peur de ce bouillonnement démocratique."
En France, où il a vu s'installer une "monarchie élective", les gouvernants en prennent pour leur grade. "Je crains que nous ayons dans notre pays des dirigeants faibles, paniqués. Or, la seule garantie, c’est la délibération collective. De ce point de vue, nous sommes en France dans un pays fragile, sous l’apparence d’un État fort. Je le documente depuis plusieurs présidences."
Emmanuel Macron ne trouve pas grâce à ses yeux. Loin s'en faut ! L'affaire Benalla est, pour lui, emblématique. "Elle aurait dû se régler le lendemain. C’est un fait divers. Sans Mediapart, on n’aurait jamais su. Le Sénat a fait son travail et rend un rapport bipartisan. Que se passe-t-il ? Le chef de la majorité accuse alors le Sénat de faire de la politique. Nous ne percutons pas assez à ces régressions." Il rappelle alors la réaction d'Emmanuel Macron. Excédé, le Président de la République avait critiqué "une presse qui ne cherche plus la vérité". "Nous avons un Président, garant de la Constitution, qui craint la presse indépendante", réagit Edwy Plenel.
Progrès- Régression. Voilà ce qu'est l'ère numérique, "un ébranlement profond de la société, avec ses excès".
Edwy Plenel érige en héros des temps modernes Julian Assange (Wikileaks), Chelsea Manning, la jeune opératrice qui lui a passé les documents de l'armée américaine, et Edward Snowden. "Toutes ces révélations nous ont mis en garde sur le fait que l’espérance démocratique du numérique cachait aussi la possibilité qu’elle engendre de la surveillance d’État. Plus tard, on parlera de ces gens comme des héros de ce droit de savoir." Voilà pour le progrès amené par l'ère numérique. Mais le journaliste y voit aussi un danger qu'illustrent les réseaux sociaux. "Cette révolution numérique s’est traduite, ces dix dernières années, par une massification de l’opinion publique (...) L’algorithme de Facebook envoie du contenu qui va dans le sens de celui qui le reçoit. Pour faire le maximum de trafic, il envoie donc uniquement ce qui va plaire." Pour lui, c’est tout le contraire de l’information... "Avec ces réseaux, nous sommes au cœur d’un danger philosophique : le cheval de Troie de l’affaiblissement de la démocratie par le règne de l’opinion." Edwy Plenel, un homme en colère.


(1) Voici le contenu exact de l'article 7 évoqué par Edwy Plenel : "Le droit de manifester sa pensée et ses opinions, soit par la voie de la presse, soit de toute autre manière, le droit de s'assembler paisiblement, le libre exercice des cultes, ne peuvent être interdits. - La nécessité d'énoncer ces droits suppose ou la présence ou le souvenir récent du despotisme."