Nicolas Bouzou, un économiste optimiste mais lucide

Voici le compte-rendu de l'intervention de l'essayiste et économiste Nicolas Bouzou devant les membres du Cercle Mozart. 


Le déclin ? Quel déclin ? Nicolas Bouzou détonne dans le paysage médiatique. Chouchou des plateaux de télévision et de la presse économique, l'essayiste prend le contrepied des défaitistes aux yeux desquels l'Europe serait irréversiblement vouée à la régression.

Nicolas Bouzou était l'invité de notre dernier repas mensuel, le 16 mai à château Puech Haut. L'homme n'était pas seulement venu présenter son dernier ouvrage, Sagesse et folie du monde qui vient : comment s'y préparer, co-écrit avec le philosophe Luc Ferry. Devant les quelque 180 membres du Cercle, leurs épouses et leurs invités venus l'écouter, il est allé chercher dans son puits de connaissances et de références les arguments nécessaires pour contrer la pensée acariâtre.

Nicolas Bouzou n'est pas, en effet, un tenant du "C’était mieux avant" : "Nous pensons, Luc Ferry et moi, qu’aujourd’hui est mieux qu’avant et que demain sera beaucoup mieux encore. Certes, nous sortons d’une période compliquée, conflictuelle, et la première question que l'on nous pose, c’est de savoir si les gilets jaunes sont d’accord avec ce que nous disons. Mon intuition est de répondre : grosso modo, non." Rire dans la salle. 

L'homme est captivant. Il sait ponctuer son intervention d'humour et petites phrases qui détendent. Le sujet était pourtant fort sérieux : où va l'Europe ? A-t-elle encore sa place au XXIème siècle, celui de la troisième révolution industrielle ? "Si nous sommes lucides et volontaristes, l’ère qui s’ouvre peut être celle du progrès, surtout en Europe", répond-il. "Car, sur bien des aspects, elle est en avance."

Il égrène alors chacun des atouts qu'il juge solides. Dans le domaine social, l'Europe est "le seul continent où se mêlent efficacité économique et solidarité" : accès pour à peu près tout le monde à des soins de qualité, et pas seulement en France. "Il y a en Europe cette idée de l’État Providence, même s’il y reste des points à améliorer. Cette idée est moins évidente en Asie, aux États-Unis… L’Europe est en avance sur le plan sociétal." Il cite alors le mariage homosexuel, avant de passer aux deux autres atouts : la liberté et l'écologie : "Il n’y a pas un endroit au monde où on peut manifester autant sa liberté de s’exprimer. Nous l’avons vu ces derniers mois en France. De plus, l’Europe est en avance sur le développement durable. Cela signifie qu’il existe une civilisation européenne qui nous distingue du reste du monde. On le voit dans les relations hommes/femmes, dans les relations sociales." 
 
Solidarité, culte de la liberté… Tout cela fonde une civilisation. Reste cependant un problème, qu'il n'élude pas : le retard technologique. "Il menace notre civilisation. Si nous continuons à nous faire dominer par les Américains et les Chinois, nos économies vont progressivement glisser vers l’entrée de gamme et nos enfants auront les emplois les moins intéressants, les plus pénibles. Nous perdrons notre capacité à peser sur le monde, puis nous perdrons nos valeurs", redoute-t-il 
 
Rien de très réjouissant. "C’est très bien d’avoir une prolifération de comités éthiques, mais si nous perdons la puissance technologique et économique, nous pourrons toujours réunir des comités éthiques, ils ne serviront à rien. C’est très exactement ce qui est en train de se passer", lâche-t-il laconiquement. Pour lui, c'est donc le fait majeur du XXIe siècle : la troisième révolution industrielle est celle de la convergence du numérique, de la robotique et l’intelligence artificielle (IA). L'Europe passe à côté, pour l'instant. "Sa prospérité repose encore sur le modèle du XXème siècle. Le problème, c’est que nous allons vers le XXIe siècle. On ne peut pas lutter."
 
Nicolas Bouzou étaie son analyse. Sur l'industrie automobile, notre vieux continent avait traditionnellement une position enviable. Mais cette industrie évolue avec l'arrivée de l’électronique embarquée et de l’intelligence artificielle. Dans les voitures actuelles, la partie numérique (l’autonomie) est détenue par les Américains, les batteries par les Asiatiques. "Nous, il nous reste la pose de la moquette. Pourtant, les emplois de demain sont dans l’autonomie et les batteries. Nous avons là l’illustration du glissement", alerte-t-il.

Voilà pourquoi Nicolas Bouzou soutient l’idée d’un Airbus des batteries : "Si nous voulons avoir une chance de rattraper notre retard, nous n’avons pas d’autres choix que de mobiliser de l’argent privé et public pour mettre en place ce type de consortium."  Avec la mondialisation, l’économie est de nature différente. Première différence d'avec le passé : elle est grande consommatrice de capitaux. Certes, de nombreux dispositifs encouragent et épaulent la création d'une start-up, mais la situation se complique au moment du passage à la phase d'industrialisation. Des capitaux, en grande quantité, sont nécessaires. "La nouvelle économie requiert des investissements très coûteux, notamment en ce qui concerne le traitement de l’information. La data, c’est le big data, pour traiter des milliards d’informations. L’intelligence artificielle ne peut résoudre des problèmes concrets qu’en disposant d’un nombre gigantesque de données. Et cela coûte très cher", rappelle-t-il.

Nicolas Bouzou propose une solution : alléger la fiscalité du capital. Décourager l’accumulation, c’est favoriser l’investissement, soutient-il : "Il n’y a rien d’idéologique dans ma position. En France, les discussions sur l’ISF sont plus morales que pragmatiques, avec un niveau de philosophie qui n'a pas fait la démonstration d'une sophistication bouleversante de la pensée, en soutenant qu'il faut prendre à ceux qui ont le plus, etc. Ce n’est pas génialissime du point de vue intellectuel. Or, la question d’une économie qui a besoin de capital n’est absolument jamais abordée."
 
Deuxième différence de taille d'avec le passé : la troisième révolution industrielle est"oligopolistique". En clair, elle se caractérise par un marché dans lequel un très petit nombre d'entreprises ont le monopole de l'offre d'une marchandise ou d'un service. Elles se soustraient ainsi au régime de la libre concurrence. "Les entreprises qui réussissent croissent très rapidement et acquièrent des positions dominantes. Plus l’entreprise est grande, plus elle a de facilité à grandir. C’est exactement l’inverse de l’économie du XXème siècle." 
 
Les illustrations foisonnent. Ainsi Netflix. La plateforme de streaming dispose à présent de 150 millions d’abonnés payants. "Il n’a jamais été aussi simple pour elle d'en trouver de nouveaux, grâce à l’analyse des goûts et attentes de ses clients : ce que vous regardez, la fréquence, où vous le regardez... Ses algorithmes permettent de comprendre vos besoins. Toutes les semaines, Netflix vous envoie des propositions qui vous plaisent toujours, puisqu’elles correspondent à ce que vous aimez. C’est ça l’idée du rendement croissant." C'est nouveau et cette approche pose un vrai problème à l'Europe, puisque la règle consiste à combattre les monopoles. "Notre économie doit faire la part belle aux entreprises qui sont plus grosses. Exemple : SpaceX (Elon Musk), l’entreprise de lanceurs spatiaux, devient un opérateur satellite comme Eutelsat. Il va faire du lancement de satellites et il opère lui-même des satellites, ce que ne fait pas Arianespace, car le droit européen ne le permet pas. Les enjeux sont colossaux et structurants."
 
Troisième et dernière différence : le rythme d’innovation. Il est nettement plus rapide qu'au XXème siècle, car cette troisième révolution industrielle est mondiale. "La stimulation est plus forte, la concurrence plus importante et elle habitue à des effets de surprise en permanence : les consommateurs deviennent drogués à l’innovation et à la nouveauté", souligne Nicolas Bouzou.

Netflix propose ainsi des séries ou des films nouveaux, exclusifs toutes les semaines. Les consommateurs entrent, de ce fait, de plain-pied dans une société de l’infidélité, tant dans le domaine de l’économie que des marques. "Nos grands-parents étaient Peugeot, aujourd’hui plus personne ou plus grand monde ne l’est", ajoute l'essayiste qui prolonge sa remarque en évoquant"l'infidélité des salariés aux entreprises" : le turn-over a doublé ces dix dernières années. "Ce qui veut dire en termes de RH qu’il ne faut pas essayer de garder les gens, mais plutôt essayer d'attirer les meilleurs en permanence. C'est un changement complet de stratégie." 
 
Ces bouleversements malmènent les habitudes, impactent les politiques publiques : il faut être capable d’attirer des capitaux. "L’attractivité est un élément clé. C'est la raison pour laquelle  l’Europe doit créer un grand marché financier liquide, à l’image du NASDAQ. Euronext ne fonctionne pas très bien pour ce besoin. En Europe, nous devons réviser notre droit de la concurrence, pour ne pas nous faire hara-kiri en permanence. Ce sont les Américains qui ont inventé le droit de la concurrence. Ils ne sont donc pas très à l’aise vis-à-vis d’Amazon. Ils voient bien que la taille d’Amazon peut être problématique. Mais, que se disent-ils ? Il vaut mieux que le leader occidental du commerce électronique soit américain plutôt qu’européen et rien ne les empêchera par la suite de lui appliquer un droit de la concurrence plus stricte, mais ça ne presse pas. Même Trump, qui déteste Amazon, préfère qu’elle soit américaine qu’européenne." 
 
Enfin, si cette économie très véloce détruit et continuera de détruire des emplois, elle en crée de nouveaux qui sont déjà en tension, comme le métier de community manager qui n’existait pas il y a quinze ans. Pour Nicolas Bouzou, toutefois, l’enjeu n'est pas du côté de ces nouveaux emplois, mais bien du côté de "la transformation des métiers existants avec des tâches qui disparaissent et d’autres qui prennent de l’ampleur" : "Les compétences que nous devrons développer et encourager sont des compétences qui rendent complémentaire de la technologie. Les métiers de demain articuleront la tête, le cœur et la main. La tête pour avoir une vision globale de l’environnement et des enjeux. Le cœur pour les interactions sociales. La main pour l’artisanat qui n’est pas concurrencé par les machines, car il n’y a pas d’enjeux. Préparer nos enfants à être complémentaires de l’IA, c’est leur donner une vision globale, de l’empathie et les professions intellectuelles ne sont pas les seules qui se développeront. Si nous arrivons à faire cela, l’Europe sera le continent où nos enfants voudront vivre..."  Bref, rien n'est perdu. Merci Nicolas Bouzou !