Le Cercle Mozart reçoit Bertin Nahum et Jean-Marc Lemaître

Bertin Nahum et Jean-Marc Lemaître ont un point commun : celui de contribuer, par leurs travaux, à maintenir la place de Montpellier dans le concert des villes qui comptent en matière de médecine et de santé.


Bertin Nahum et Jean-Marc Lemaître étaient les invités d'honneur de la dernière soirée de notre Cercle, le 13 juin au restaurant Terrace à La Grande-Motte. Aussi connu l'un que l'autre dans leurs domaines d'activité, ils ont montré aux quelque 120 membres de notre association présents à la soirée les perspectives, parfois vertigineuses, qu'ouvrent les technologies d'aujourd'hui dans le domaine médical, le premier en matière de robots d'assistance au geste médical, le second en matière de rajeunissement des cellules et de reconstruction d'organes.

Bertin Nahum et Jean-Marc Lemaître ont pris la parole, l'un après l'autre. Nous consacrerons, en conséquence, un chapitre pour chacun d'eux.

 

Bertin Nahum, la fiabilité du geste médical  

 

Bertin Nahum est d'abord connu comme un entrepreneur à succès. Docteur en robotique, ingénieur diplômé de l'INSA Lyon, le Franco-Béninois est le fondateur de Medtech à Montpellier, la société qui a mis au point Rosa™, un robot d’assistance chirurgicale à guidage laser, mis en œuvre lors d'interventions particulièrement délicates, notamment sur le cerveau.

En 2016, trois ans après avoir levé 20 M€ à la faveur de son entrée en bourse, Medtech était rachetée en totalité par le groupe nord-américain Zimmer Biomet, ce qui a valorisé l'entreprise créée en 2002 à la coquette somme de 164 M€. Belle opération ! Bertin Nahum, qui avait alors 47 ans, a accompagné les nouveaux dirigeants, le temps de préparer la création, toujours à Montpellier, de sa nouvelle société : Quantum Surgical, spécialisée dans la conception de solutions de nouvelle génération pour le traitement mini-invasif du cancer. Constituée en 2017, Quantum Surgical a, à son tour, fait une levée de fonds, d'un montant de 6 M€ auprès d'Ally Bridge Group (ABG), un groupe d'investissement mondial spécialisé dans les sciences de la vie.

C'est que Bertin Nahum est sûr de son marché. Il l'a répété devant les membres du Cercle Mozart : "Les technologies telles que les robots sont appelés à se développer, car la chirurgie moderne est confrontée à l'augmentation du nombre de patients du fait de l’allongement de l’espérance de vie et à l’explosion des procédures judiciaires sous l'effet d'un refus de l’aléa médical. Dans ce contexte, les robots d'assistance auront donc un rôle prépondérant dans la fiabilisation de l’acte médical, notamment dans les opérations chirurgicales les plus délicates.

Quantum Surgical s'intéresse ainsi au cancer du foie. La société développe une plateforme unique alliant robotique, traitement d’images et intelligence artificielle, explique Bertin Nahum qui n'a pas ciblé ce cancer au hasard : "Il est le sixième en termes de nouveaux cas dans le monde et le deuxième le plus mortel." En 2015, le cancer du foie était à l'origine de 788 000 décès dans le monde. Il devançait le cancer colorectal (774 000 décès) et le cancer de l’estomac (754 000), mais restait loin derrière le cancer du poumon (1,69 million de décès), selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS). 

Quantum Surgical lancera ses premiers essais cliniques dans les prochaines semaines. "Nous prévoyons d’obtenir la certification règlementaire vers 2020 pour traiter les premiers patients en 2021", annonce Bertin Nahum qui aura donc essentiellement parlé son parcours et sa saga entrepreneuriale.

 

Jean-Marc Lemaître... du temps

 

Autre personnalité, autre présentation. Directeur de recherche à l’INSERM et directeur adjoint de l’Institut de médecine régénératrice et de biothérapie au CHU de Montpellier, Jean-Marc Lemaître (à gauche sur la photo, près de Bernard Serrou) évolue en effet dans un domaine où les avancées de la science nourrissent autant la réflexion que l'imagination : la reprogrammation des cellules vieillissantes ou sénescentes. La seule évocation de ses recherches est donc un embarquement immédiat. Elle réveille, d'une part, un fantasme aussi vieux que l'humanité, celui de l'éternelle jeunesse. Elle exhume, d'autre part, un mythe ancestral : celui de la pierre philosophale à laquelle les alchimistes attribuaient, entre autres propriétés, celle de prolonger la vie humaine au-delà de ses limites naturelles, en plus de transformer un vulgaire métal en or.
 
Jean-Marc Lemaître introduit donc son propos en parlant, pour sa part, de Fontaine de jouvence, d'immortalité... "Ces concepts ne datent pas d'hier", rappelle-t-il. L'existence d'une telle fontaine apparaît, en effet, pour la première fois dans les écrits d'Hérodote au Vème siècle avant Jésus Christ. Mais, l'intervention du chercheur a consisté à plonger son auditoire dans l'infiniment petit : la cellule, le chromosome... Là où il y a des gènes, Jean-Marc Lemaître (un ancien instituteur) prend un plaisir fou à présenter, avec le tact du pédagogue, les différentes pistes de recherche dans le monde, toutes fondées sur des découvertes en somme très récentes.

L'infiniment petit fait avancer la médecine à grands pas. C'est d'ailleurs en travaillant à cette échelle qu'il fait, à son tour, avancer la recherche. Car son nom est apparu pour la première fois en 2011 dans les médias grand public du monde entier, quand la revue américaine Genes & Development a annoncé qu'une équipe de Montpellier avait réussi à rajeunir des cellules humaines centenaires, reprogrammées en cellules souches embryonnaires. Une première mondiale. 

Travaillant à l'époque au sein de l'Institut de génomique fonctionnelle à l'INSERM à Montpellier, Jean-Marc Lemaître avait repris et prolongé les travaux publiés en 2006 par Shinya Yamanaka. Prix Nobel de médecine en 2012, ce chercheur japonais avait démontré qu’en sur exprimant quatre facteurs, une cellule pouvait redevenir pluripotente induite, équivalente à une cellule embryonnaire. "Cette technologie qui s'avérait efficace sur des cellules adultes plutôt jeunes se révélait inefficace sur des cellules vieillissantes ou sénescentes. Or, ce sont ces cellules qui, en s’accumulant dans l’organisme avec l’âge, sont un élément déterminant du vieillissement de nos tissus", rappelle Jean-Marc Lemaître, pendant son intervention.

C'est là, effectivement, que résident les causes de notre usure. Tout au long de la vie, nos cellules sont soumises à des stress qui, à un certain degré d'intensité, peut les faire entrer dans un processus physiologique entraînant une lente dégradation des fonctions de la cellule, à l'origine du vieillissement de l'organisme. "Les cellules sont alors incapables de se diviser, mais elles sont toujours là et s’accumulent dans l’organisme. Leur effet majeur est de sécréter des facteurs qui vont désorganiser le tissu, créer des inflammations… Quand on est jeune, le système immunitaire les élimine. Quand on vieillit, il fonctionne moins bien. Or, ces cellules sont impliquées dans de nombreuses pathologies liées à l’âge : la cataracte, l’arthrose…", détaille Jean-Marc Lemaître.

Ces observations scientifiques sont, du reste, corroborées par certaines espèces animales qui ont développé une étonnante faculté à se régénérer. La salamandre peut ainsi, durant toute sa vie, reconstituer un membre manquant ou un de ses organes partiellement détruits, tandis qu'une minuscule méduse, la Turritopsis dohrnii, est carrément immortelle (ce qui ne veut pas dire indestructible) : elle élimine ses cellules vieillissantes et régénère les autres. En clair, elle ne vieillit jamais : mieux : elle rajeunit, comme Benjamin Button. "Elle est en train d'envahir les océans", ajoute Jean-Marc Lemaître.

La régénération existe donc dans la nature. Aussi, Jean-Marc Lemaître s'est engagé dans la voie défrichée par Shinya Yamanaka, en centrant cette fois les travaux sur des cellules sénescentes ou vieillissantes. Puis, en développant une nouvelle stratégie par ajout de deux autres facteurs (Nanog et Lin 28, pour les spécialistes), il a réussi avec son équipe à reprogrammer de cellules de peau de 101 ans en cellules souches pluripotentes induites.

Jean-Marc Lemaître se focalise à présent sur la reconstruction d’organes, à partir de ses travaux. L'un des moyens les plus prometteurs est bien d’utiliser le potentiel des cellules souches qui, pour mémoire, se répartissent en plusieurs types, avec des potentialités différentes. Déjà présentes dans les tissus adultes, elles permettent ainsi de les entretenir et de les réparer. Leurs capacités sont cependant restreintes. Voilà pourquoi les plus spectaculaires d'entre elles, en termes de potentiel, sont en fait les cellules souches embryonnaires, présentes dès les premiers stades de développement. Elles savent en effet se différencier pour assurer la mise en place de tous les tissus et organes qui composent un organisme (cellules cardiaques, muscles, neurones…). Mais leur utilisation en recherche est extrêmement réglementée en raison de questions d'ordre éthique, puisque leur emploi nécessite de détruire des embryons humains. 

Jean-Marc Lemaître travaille sur des modèles animaux : un petit ver, une mouche, une souris, autant d'espèces dotées d'un grand nombre de gènes identiques ou proches de ceux de l'homme. Le destin des cellules peut être manipulé. La preuve : des chercheurs ont reprogrammé une cellule de rat en cellules souches pluripotentes induites de Rat, puis ils l'ont injectée dans le blastocyste de souris (son embryon en cours de développement) dans lequel la fabrication du pancréas avait été bloquée. Résultat : la souris est née avec un pancréas de rat.

"L’idée, à présent, est de se demander si on ne peut pas le faire pour l'homme, en utilisant un animal très proche sur le plan génétique, comme le cochon, pour qu'il fabrique un organe tel qu'un pancréas par injection de cellules humaines. C’est l’objet d’une start-up que nous avons démarré il y a peu. » Son nom : ORGANIPS. Les perspectives sont immenses. "Ces cellules reprogrammées peuvent être injectées pour éventuellement corriger un infarctus lié à l'âge, voire fabriquer des organes fonctionnels in vitro portés sur des squelettes ou par un animal afin de les récupérer ensuite." 

Et Jean-Marc Lemaître d'ajouter : "Tout cela pose la question des limites des biotechnologies. Jusqu’où peut-on aller ? Faut-il définir des limites ? Nous, nous sommes sur l’homme réparé, plutôt que l’homme augmenté. Pourtant, certains dans le monde se posent moins de questions et partent en croisade, comme Google par exemple qui met des milliards de dollars pour tuer la mort." Il conclut alors par une boutade : "L’éternité c’est long, surtout vers la fin, disait Woody Allen."